Chapitre 3
Causes Générales

31) Influence française dans le Rio de la Plata
32) Influence de Rosas sur l’émigration française
33) Crise économique Européenne
34) Baisse des couts du Transport maritime

L’histoire européenne du 19éme siècle permet d'expliquer le préjugé favorable accordé aux français dans cette partie du monde.
Parallèlement, l’histoire du Rio de la Plata nous aide à comprendre pourquoi les Français ont été aussi nombreux à se rendre en Uruguay de 1830 à 1852.
Les causes économiques, quant à elles sont communes à tous les pays européens. Elles découlent directement de la Révolution industrielle et de ses conséquences, en matière de démographie et de transports.

31) Influence française dans le Rio de la Plata

Dés la fin du XVIIIéme siècle, les idées nouvelles venues d'Europe, commencent à pénétrer dans tout le continent Sud-Américain, malgré la vigilance d'une Eglise où les partisans de l'Inquisition restent nombreux.
Les idées défendues par les encyclopédistes et les philosophes français, se répandent notamment auprès des intellectuels argentins et Uruguayens. L'éloignement de l'Espagne et du Portugal va faire le reste. De cette élite intellectuelle, pétrie de culture française naîtra, sur les deux rives de l’estuaire, un important courant libéral, favorable à la liberté du commerce et à la révision du pacte colonial et dont les conséquences vont se faire sentir dés le début du XIX.

La révolution française, et son prolongement napoléonien: le 1ére empire, sont en effet à l'origine de l'émancipation de cette partie du nouveau monde. C'est à cause d'elles que l'Espagne et le Portugal seront coupées de leur domaines d'outre-mer (Vice Royaume de la Plata et Empire Portugais du Brésil pour ce qui concerne notre étude ).

En 1804, la victoire anglaise de Trafalgar, avec la destruction de la flotte Franco- Espagnol va permettre désormais aux britanniques de régner en maître sur l'Océan Atlantique. Ceux-ci vont rapidement en profiter pour s’intéresser aux colonies espagnoles. En 1806, une première tentative de débarquement de 1500 anglais à lieu sur Buenos Aires. Les troupes légalistes espagnoles venues de Montevideo sont commandées par le gentilhomme français François de Liniers. Elles obligent les troupes britanniques, dirigées par le général Beresford, à capituler. De Liniers va organiser la défense de la ville.

En 1807 les Anglais occupent Montevideo et tentent une nouvelle offensive contre Buenos Aires. Mais les milices populaires organisées par de Liniers obtiennent une deuxiéme victoire. De Liniers aurait pu orienter, en faveur de Napoléon, la volonté de réforme, voire le désir d’Indépendance qui animait ses partisans, mais il n’en fera rien et restera fidèle à la couronne d’Espagne qui l’avait nommé Vice-roi de la Plata.

L’occupation de Madrid et Lisbonne par les armées françaises (1808 et 1809) et l’installation de Joseph Bonaparte sur le trône d’Espagne va donner, à cette partie du nouveau monde, de nouvelles raisons d’accentuer le processus de l' indépendance et de secouer les jougs espagnol et portugais.

La diffusion de la culture française et le mythe Napoléonien ont largement contribué a asseoir l’influence française auprès des habitants de cette partie de l’Amérique latine. Les premiers journaux de Montevideo et de Buenos-Aires, souvent créés par des français, ont largement contribué à répandre, souvent jusqu'aux régions les plus reculées, les idées révolutionnaires et les nouvelles des succès Napoléoniens.
Un voyageur français raconte qu'en 1828, il se trouvait arrêté par des tribus indiennes à la limite de la Patagonie. Accompagné par un interprète il obtient d'être admis en présence du cacique. Celui-ci lui fait demander s'il était du même pays que Napoléon. Dés lors le Français se voit embrassé et choyé, invité à parler longuement du demi-dieu et à juger de sa ressemblance avec un portrait de l'Empereur pieusement conservé par les Indiens. Il voit alors toutes les difficultés s'aplanir devant lui.

Après 1815, beaucoup d’anciens demi-solde, parfois de haut rang, viendront s’installer sur les bords de la Plata pour y reprendre du service et participer aux guerres pour l’indépendance. Cette immigration française de type militaire, restera pendant quelques années encore de type individuel, comme aux cours des deux siècles précédent, avec son cortège de matelots en rupture de ban, de soldats de fortune , d’ insoumis et autres aventuriers de tous poils.

La Révolution et l’aventure Napoléonienne, ont marqué durablement l’esprit des habitants de la Plata. Elles ont permis l’instauration d’un climat d’ouverture envers la France et les Français, et aidé à l’instauration d’un important courant migratoire en direction de la Plata.. En Argentine cependant, et à partir de 1826, ce courant favorable a connu une parenthése de prés de 25 ans . Cette nouvelle attitude de l’Argentine allait être la principale cause du peuplement français de l’Uruguay, son voisin le plus proche.

32) Influence de ROSAS sur le peuplement français de l'Uruguay

Comme nous l’avons précédemment indiqué deux idéologies radicalement opposées ( Nationalistes et Libéraux ), étaient présentes en l’Argentine comme en Uruguay. Elles s’y sont violemment combattues des les lendemains de la proclamation de leur INDEPENDANCE ( 1806 pour l’Argentine et 1827 pour l’URUGUAY ) … Ces idéologies on été à l’origine de la Guerra Grande dont Rosas est sans doute le personnage clé.

ROSAS était l'une des plus grosses fortunes terriennes en estancias de la province de Buenos Aires. Il possédait également plusieurs saladeros (établissements pratiquant a grande échelle le salage des cuirs et le séchage de la viande pour en permettre la conservation). Tout puissant Caudillo paternaliste de "Los Cerillos", son principal domaine, il était trés représentatif de cette économie directement dérivée de la "civilisation du cuir" où la différence culturelle entre le "patrón" et le "péon" n'existait pas, Défenseur des idées nationalistes et du maintien de l'ordre colonial, le seul reconnu par ses premiers partisans: la milice personnelles qu'il s'était constituée à partir de son domaine mais également par les commerçants et les autres riches propriétaires de sa province natale. Il prendra bientô la tête du "Parti de l'Ordre", puis dans la foulée deviendra gouverneur de la province de Buenos Aire en 1840.
Il a su en effet cultiver les idées Xénophobes en général et exploiter le climat antifrançais régnant dans la province suite à l'attitude du gouvernement de la Restauration vis à vis de l'indépendance Argentine
Ces différents aspects ayant déjà été traités au chapitre précédent, nous les résumons ci dessous sous la forme des réponses aux deux principales questions que nous nous étions posées lors du lancement de nos premiéres recherches sur les causes du peuplement français de l'Uruguay .

Pourquoi les Français étaient-ils aussi nombreux à débarquer en Uruguay entre 1820 et 1830 ?

Sous la restauration française et jusqu’à la Monarchie de Juillet, aucun ressortissant français ne pouvait se rendre directement à Buenos Aires. Il devait obligatoirement transiter, d’abord par Montevideo (souvent ils arrêtaient là leur voyage.

En effet, par solidarité familiale avec les Bourbons d’Espagne, les Bourbons de France s’étaient toujours opposés à reconnaître l’ Indépendance argentine (proclamée en 1810)…

Cette légitimité sera reconnue, seulement en 1830, avec l’avènement de la Monarchie de Juillet. Mais il sera trop tard pour rompre le mouvement xénophobe et anti-français qui s’était développé entre temps a l’égard de la France et de ses ressortissants. Ce courant nationaliste sera largement exploité par ROSAS et ses partisans pour accéder, avec le soutien britannique, à la tête de la confédération Argentine en 1835.…

Pourquoi , entre 1837 et 1843, pouvait on considérer Montevideo comme une véritable capitale européenne, majoritairement française ?
A cette époque les 2/3 des habitants de la capitale de l'Uruguay était d'origine européenne et la moitié d'entre eux était un français...

Dés Mars 1838, la flotte française avait mis le Blocus devant Buenos Aires (1er Blocus de 1838 à 1843). Toutes les entrées de nouveaux émigrants européens étaient désormais interdites dans la capitale argentine. Bien plus, les français déjà résidants à Buenos Aires n’avaient pas attendu le blocus pour refluer sur Montevideo, bientôt imités par les autres européens….

Les mesures discriminatoires prises par Rosas à l’encontre de la France et des européens non britanniques ( Refus de la clause de la Nation la plus favorisée et exigence du service militaire obligatoire pour leur ressortissants) ainsi que les violences nationalistes de plus en plus fréquente, préoccupaient tout le monde.
Elles allaient aboutir au soutien du Gouvernement Français en faveur du général Rivera en Uruguay et à l’ouverture du Blocus par la flotte française ainsi qu’ à un nouvel accroissement de la population européenne de Montevideo.

Le premier recensement officiel effectué en Uruguay en 1843 faisait ressortir sur les 31000 habitants de la capitale assiégé : 11000 uruguayens et 20000 étrangers, dont 50%, de français .. (A cette même époque Buenos Aires comptait environ 60.000 habitants).

Le raz de marée français sur Montevideo sera atteint en 1843, avec le naufrage du voilier Bayonnais "LEOPOLDINE ROSA". Lors de ce naufrage, survenu dans les eaux uruguayennes au large de ROCHA, périrent prés de 250 émigrants basques Français. Cette nouvelle fit grand bruit sur les deux rives de l'Adour et contribua à ralentir considérablement les départs d’émigrants français pendant plusieurs années malgré la crise que connaissaient l'europe en général et les départements pyrénéens en particulier.

33 - La Crise Economique Européenne:

Apparue avec le 19éme siècle, la Révolution industrielle a créé les conditions économiques de l'émigration européenne.
La crise agricole avec son cortége de mauvaises récoltes et d’archaïsmes, la paupérisation des populations et la montée du chômage en Europe, en sont les premiers responsables alors que, face à la surpopulation européenne, avec des coûts de transport en diminution, les besoins de mains d'œuvre ne cessent de croître de l’autre côté de l’atlantique.
Crise agricole:

Une première crise était apparue en 1843 dans les Pyrénées, avec comme conséquence une augmentation considérable du nombre d'émigrants pour cette année là. En effet, venant après plusieurs d'années de mauvaises récoltes, une série d'inondations et d'orages de grêle, était venue ruiner plus de 200 communes. Le maïs, élément essentiel de l'alimentation et des gens et des bêtes avait pratiquement triplé. En 1853, une grave disette vient encore s'installer dans le pays. Les farines et les semences atteignent à nouveau des niveaux de prix prohibitifs. En 1860 les récoltes s'annonçaient très belles et l'émigration avait tendance à diminuer quand des orages de grêles exceptionnels vinrent s'abattre sur le pays, anéantissant tous les espoirs... Les départs de Bayonne s'élevèrent aussitôt, doublant par rapport à l'année précédente.

Crise Viticole:

La première crise viticole grave est apparue en 1852 et vient juxtaposer ses effets à ceux de la crise agricole. Cette année là a connu, en effet, d'immenses ravages provoqués par l'oïdium. Le canton de Salies fut particulièrement touché, avec une perte de plus de 35% de sa population. A partir de 1892 le phylloxéra provoque une nouvelle crise. Le vignoble béarnais passe de 28000 hectares en 1852 à 20.000 en 1892. Les cantons viticoles de Garlin, Lagor et Lembeye sont particulièrement frappés et leur population émigrera en masse. Crise pastorale :

Comme longtemps en Corse et dans toutes les régions montagneuses, les bergers pyrénéens avaient - chaque hiver - l'habitude de mettre le feu aux herbes sèches de la montagne pour permettre les repousses de printemps. Ces incendies atteignaient, plus ou moins volontairement, les forêts voisines. Cette pratique fut interdite en 1830 par les Eaux et Forêts. Les bergers se soulevèrent contre cette mesure et l'administration dût faire intervenir la troupe pour faire respecter les nouveaux règlements, catastrophiques pour l'élevage, poussant ainsi nombre de bergers à émigrer. en Amérique.

Crise démographique :

La population ne cesse de croître malgré des départs de plus en plus nombreux. C’est ainsi par exemple que pour le seul département de BP on a pu constater, entre 1833 et la fin du siècle, un excédant des naissances par rapport aux décès de presque 88200 individus

34) Baisse du coût des Transports Maritimes :

La révolution industrielle n’a heureusement pas eu que des aspects négatifs. Il en est allé ainsi dans le domaine maritime, où le remplacement de la voile par la vapeur s’est traduit par un accroissement progressif de la sécurité et du confort, mais également par un développement de la concurrence favorable à l’abaissement des tarifs des passages, à l'affluence des immigrants et à la multiplication des compagnies.

Selon les époques et le moyen de transport retenu (voile ou vapeur), le prix du passage pouvait osciller entre 120 et 300 Francs (soit 50 à 120 pesos pour un taux de change de l'ordre de 2.5 francs pour un peso ).
Pour la plupart des futurs émigrants, ces prix représentaient, même pour une place en entrepont sur un voilier, un montant difficilement compatible avec la les possibilités financières d'un candidat au voyage, non aidé par la famille ou par une agence à l'émigration, un commandant de navire ou un armateur qui exploitaient souvent cette situation.

Vers 1825-1830, il n'y avait en effet pas encore de lignes régulières entre l'Europe et le Rio de la Plata. Le transport des premiers émigrants français a été assuré, au départ de Bayonne et Bordeaux, et à un degré moindre de la Corogne ou Santander, par des compagnies maritimes improvisées.

Devant afflux des demandes de passage, certains armateurs avaient été amenés à abandonner progressivement les frets de marchandises pour se consacrer également au transport - beaucoup plus lucratif - des personnes, avec comme conséquences la multiplication des abus aux plans de la sécurité et des conditions matérielles du voyage.... Il faudra cependant attendre jusqu'en 1853 pour voir apparaître la première compagnie maritime, au sens où nous les entendons aujourd'hui, bien entendu anglaise...

En 1853 les Britanniques avaient crée la première ligne régulière de navigation Londres/Buenos Aires via Montevideo. Ils vont être suivis, avec un certain décalage par les Français qui fournissent un fort contingent d'émigrants et ne veulent pas rester en reste.

En 1860, la compagnie des "Messageries Impériales", s'installera à Bordeaux. Elles y assurent tous les 24 du mois un voyage pour Rio de Janeiro avec escale à Lisbonne et Dakar. A partir de 1869, ce service sera prolongé sur Montevideo et Buenos Aires.
Les voiliers dominent toujours très largement. Ainsi, au départ de Bordeaux ils assuraient plus de 90% du trafic pour la Plata. En 1870, et toujours à Bordeaux la voile représentera encore 8 départs par mois contre 3 pour les vapeurs.
Les autres compagnies, française ou anglaises, faisant escale à Bordeaux, étaient les "Chargeurs Réunis", avec un voyage mensuel sur Buenos Aires, au départ du Havre, et quelques années plus tard, la "Pacific Steam Navigation Co" avec deux escales mensuelles à Pauillac les 16 et 29 de chaque mois.